Mathias ENARD

Entretemps, il y avait eu Félicien David, Delacroix, Nerval, tous ceux qui visitèrent la façade de l’Orient, d’Algésiras à Istanbul, ou son arrière-cour, de l’Inde à la Cochinchine; entretemps, cet Orient avait révolutionné l’art, les lettres et la musique, surtout la musique : après Félicien David, rien ne serait comme avant. Cette pensée est peut-être un voeu pieux, tu exagères, dirait Sarah, mais bon Dieu, j’ai démontré tout cela, j’ai écrit tout cela, j’ai montré que la révolution dans la musique au XIXe et XXe siècles devait tout à l’orient, qu’il ne s’agissait pas de « procédés exotiques », comme on le croyait auparavant, que l’exotisme avait un sens, qu’il faisait entrer des éléments extérieurs, de l’altérité, qu’il s’agit d’un large mouvement, qui rassemble entre autres Mozart, Beethoven, Schubert, Liszt, Berlioz, Bizet, Rimski-Korsakov, Debussy, Bartók, Hindemith, Schönberg, Szymanowski, des centaines de compositeurs dans toute l’Europe, sur toute l’Europe souffle le vent de l’altérité, tous ces grands hommes utilisent ce qui leur vient de l’Autre pour modifier le Soi, pour l’abâtardir, car le génie veut la bâtardise, l’utilisation de procédés extérieurs pour ébranler la dictature du chant d’église et de l’harmonie, pourquoi est-ce que je m’énerve tout seul contre mon oreiller maintenant, sans doute parce que je suis un pauvre universitaire sans succès avec sa thèse révolutionnaire dont personne ne tire aucune conséquence.

P.120

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Boussole de Mathias ENARD aux éditions Actes Sud

Publié dans : rentrée automne 2015 |le 9 novembre, 2015 |Pas de Commentaires »

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